Tiago MONTEIRO

Confidences d'un convalescent, prêt pour un retour en piste à temps complet

Victime d'un très violent accident en essais privés à Barcelone le 6 Septembre 2017, au volant de sa Honda Civic WTCC officielle, Tiago Monteiro a échappé au pire, malgré de graves blessures. Privé de concourir jusqu'au bout pour un titre mondial lui tendant les bras, le pilote portugais de 42 ans, faisant preuve d'un courage exemplaire, s'est alors engagé dans une longue et douloureuse rééducation pour récupérer son intégrité physique.

 

Plus d'un an après, 415 jours exactement, c'est à Suzuka, le fief de son employeur japonais, qu'il s'est rassuré en majeure partie pour renouer avec la course au volant de la Honda Civic Type R de l'équipe belge Boutsen Ginion Racing, qu'il avait laissée à disposition du jeune Benjamin Lessennes puis Ma Qing Hua pendant la saison. Après ce retour rassurant, renonçant à la dernière manche asiatique et finale du WTCR 2018 de Macao, potentiellement plus dangereuse, pour ne rien risquer et renforcer sa convalescence, Tiago pouvait faire le point sur son parcours du combattant accompli, dans le paddock de la péninsule de Guia.

Pendant les premiers mois ayant suivi son effrayant crash sur le circuit de Catalunya, l’état physique réel de Tiago, de manière bien compréhensible, avait été communiqué sans grandes précisions. Par la suite l’on avait quand même pu être surpris, à un moment donné par des explications assez franches et détaillées de sa part, notamment dans les pages d'Auto Hebdo. Tiago expliquait la plus grande gravité de son état que celle qu’avaient laissé entrevoir les bulletins officiels. Lors du dernier Grand Prix de Macao, Tiago s’est confié sans retenue sur le sujet.

 

Dans un premier temps, nous n’avons pas essayé de cacher, mais on voulait surtout préserver la situation. D’abord parce qu’on ne savait pas, parce que les prévisions n’étaient pas bonnes du tout. Les probabilités d’une entière récupération étaient très faibles. On a donc préféré, avec Honda bien sûr, de tout maintenir dans le calme.

Par la suite, j’ai tellement travaillé dur, tellement souffert avec tout ça, les soucis de santé vécus parallèlement du côté de ma famille n’aidant pas du tout, que j’ai trouvé cela normal d’une part de communiquer ce qui s’est passé aux gens qui m’ont suivi et supporté à distance, et dans le même temps de donner ma version, ma réalité. Parce que l’on sait que parfois, quand certains ne savent pas, ils inventent. Au moins comme ça c’était clair. Il n’y avait rien à cacher, c’était la réalité. Je suis un petit miraculé, parce qu’initialement les probabilités étaient mauvaises. Je suis fier d’avoir lutté, de ne pas avoir abandonné, et ça me renforce psychologiquement et à tous les niveaux.

 

En ce qui concerne mes yeux et mes problèmes de vue, c’était dû à un étirement de la sixième paire de nerfs crâniens. Le sixième nerf étant le plus long. Et comme il va latéralement des yeux jusqu’à la moelle épinière, il est le plus fragile. Et quand il est étiré il est plus difficile à se remettre. En étant un peu imagé, mes yeux sont sortis de leur orbite dans l’impact, ce qui a étiré les nerfs. En plus j’ai eu une compression de la cervicale qui a comprimé le canal où il passe. J’ai subi compression et étirement. C’est comme si on a du papier cartonné que l’on écrase, et qui revient doucement, … et qui peut ne pas revenir, ou revenir quelques mois plus tard.

 

D’autre part, j’ai eu la vertèbres cervicales C1 et C2 étirées et déplacées, les L1 et L2 tassées, trois côtes fêlées, l’épaule qui est sortie de son socle et qui a arraché tous les ligaments derrière. Pendant sept mois je ne bougeais pas le bras. Pour le moment  (en novembre à Macao. Ndlr.), j’ai un peu moins de mouvement, mais pour les nerfs c’est revenu. Je ne ressens pas de douleur, mais en bas, dans les jambes et les fesses, je ne sens pas bien le chaud et le froid. J’ai eu aussi les deux trapèzes arrachés, malgré le Hans. J’ai pris 64 G en latéral, mon casque a cassé sur les protections du siège. On pense que c’est le Hans qui s’est écrasé et qui l’a cassé. Ça protège, mais c’est quand même un élément dur.

J’ai également eu deux orteils cassés et la peau arrachée, parce j’ai emmené tout le pédalier. Et pour finir j’avais le genou tout ensanglanté, parce que j’ai arraché le levier de vitesses avec mes jambes. Je suis resté bien attaché, mais mes jambes étaient de l’autre côté.

J’ai eu beaucoup de chance, parce qu’il manquait trois minutes avant que se termine la séance. L’accident a eu lieu à 17h57, il manquait deux tours avant la fin, et les commissaires se préparaient à partir. Heureusement il y avait l’hélicoptère qui m’a emmené. J’étais inconscient et ils voulaient m’ouvrir la trachée parce que je ne respirais pas, mon pouls étant très bas. Quinze minutes plus tard, j’étais à l’hôpital.

 

Après, ce qui était le plus difficile pour la partie physique, même si au bout de sept ou huit mois ça commençait à aller mieux, c'était la part d'inconnu pour les yeux. Il n’y a que 2 % des cas d’étirements de cette paire de nerfs qui se produisent bilatéralement, c’est-à-dire les deux en même temps. Parce que c’est une chose tellement forte que normalement on n’y survit pas. Donc il y a très peu de cas vivants ayant eu le problème que j’ai eu. Tous les spécialistes que je suis allé voir n’avaient quasiment pas vu de cas avec les deux yeux. C’est très rare. Et donc le problème est que le cerveau ne sait plus ce qui est vrai, ce qui est bon. Marc Marquez  (le champion du monde Moto GP. Ndlr), qui m’avait mis en contact avec un de ses médecins, a par exemple connu ça à un seul œil. Dans ce cas-là, le cerveau garde une référence avec l’œil intact, et va essayer de remettre les choses dans l’ordre. Quand ce sont les deux, le cerveau ne sait plus ce qui est normal. Parce que le nerf extérieur est trop étiré et n’a pas la force, et parce que les neurones ne se remettent pas.

 

Pendant les premiers six ou sept mois, je ne voyais pas d’évolution, ou très peu. La frustration commence à s’installer, parce qu’on fait des heures et des heures de traitement chaque jour. C’est au bout de deux mois que j’ai commencé la vraie rééducation, à raison de huit heures par jour. Par moment, lorsqu’on ne voit pas d’évolution, on en vient à se dire : “à quoi bon“ ! Heureusement j’ai autour de moi beaucoup de famille, d’amis et une belle équipe médicale et sportive qui m’ont soutenu.

 

L’accident date du 6 septembre, et je n’ai recommencé à voyager qu’en décembre 2017. Tout le support de la communauté de la course et des fans m’a donné une de ces forces … ! Sans tout cela, honnêtement, j’aurais pu très facilement abandonner. Sans objectif de récupération, on laisse aller les choses. Les premiers mois sont très importants dans la régénération des neurones et des cellules. J’avais une belle conscience de ça et une grosse envie. Honnêtement, jusqu’à cet été, je ne savais pas si j’allais pouvoir rouler à nouveau. Mais je ne voulais rien laisser de côté. Je ne voulais pas, dans un an ou deux, me reprocher de ne pas avoir fait ceci ou cela. Si après avoir tout essayé et que ça ne marche pas, c’est la vie … J’ai la chance d’être là et d’avoir récupéré une vie normale. Mais je voulais tout faire pour essayer et ne rien laisser de côté pour voir si je pouvais revenir.

 

Mon premier test en piste s’est déroulé assez tôt, en mai ou en juin à Zandvoort. Je n’étais pas ridicule, à seulement deux ou trois secondes au tour, mais j’avais encore du strabisme, ma vue était double. C’était dangereux, vraiment pas sérieux. Je devais fermer un œil et ce n’était pas idéal. Et en plus, avec les vibrations de la voiture, je voyais trouble. Après, j’ai roulé à nouveau en juillet et c’était déjà beaucoup mieux.

 

La décision de rouler à Suzuka a été prise 15 jours avant, après un autre test. Sur place, ce fut une belle surprise. Physiquement et psychologiquement, c’était comme si rien ne s’était passé. Incroyable, comme si je m’étais arrêté pendant l’hiver. Quand on ne roule pas pendant un mois ou deux, on manque un peu de roulage et de rythme  (comme le vendredi à Suzuka. Ndlr.). Mais après les performances étaient bonnes, avec aucune lassitude, aucune pression réelle. Quoi que je fasse, c’était positif. C’était un gros soulagement pour moi de voir que j’étais au niveau et que je n’avais rien perdu. Pas de problème de vision, de problème physique, ni psychologique. Je n’ai pas pensé une seule fois à l’accident. Avant le Japon, nous avions décidé de ne pas disputer Macao, en raison des probabilités de choc sur un circuit citadin. Et même si depuis quelques mois, il n’y avait plus rien dans les examens radios, plus d’œdème et de problèmes de vision“.

L'on attend maintenant de savoir ce dont sera faite la saison 2019 de Tiago Monteiro, l'incertitude étant encore de mise du côté de Honda et de JAS Motorsport, qui n'ont pas encore annoncé les pilotes et équipes pouvant représenter la marque dans la saison 2 du WTCR, avec le maximum de quatre Civic Type-R, selon le nouveau point le règlement.

        Jean-Luc Taillade

Photos JL Taillade & WTCC -WTCR / DPPI

© fortylaps.com - 40Laps.com      © Jean-Luc Taillade                                                                                                                        Conception :  Quentin Guibert  (www.quentinguibert.com)