Duels à Bahreïn, l'analyse du maître

Par ses écrits toujours aussi justes qu'éclairés dans L'Equipe, Johnny Rives a provoqué plus d'une vocation de journalisme vers ce milieu très spécial du sport automobile.

Personnellement, pour ne citer qu'un exemple d'un de ses reportages qui m'ont le plus marqué, c'est sa narration parue au lendemain de cette journée dramatique à Hockenheim, lors du Grand Prix d'Allemagne 1982, où Didier Pironi fut victime de l'effroyable accident allant mettre fin à sa carrière de pilote F1. Ce “papier“ est gravé dans ma mémoire comme un modèle d'explications et de précisions journalistiques.

Dimanche, il y avait vraiment longtemps que je n'avais autant vibré devant mon vénérable et petit écran cathodique, pendant un Grand Prix de F1. A Bahreïn, toutes les critiques dirigées sur le modernisme de la F1 actuelle sont passées au second plan. Grâce à cette cascade d'actions en piste que l'on n'avait pas vu depuis longtemps. Au point d'oublier que les pilotes et techniciens s'évertuent à économiser des litres de carburant pour compenser l'un des pics annuels de consommation électrique du royaume. 

Je ne résiste pas à l'envie de laisser la parole à Johnny Rives, dont le “Billet“, publié sur le site “Classic Courses“ (classiccourses.fr), résume on ne peut mieux ce que j'ai ressenti.

Vous avez dit "fratricides" ? 

Par Johnny Rives

L’écran plasma nous permettait d’admirer la ronde des F1 jusque dans certains détails. Le Grand Prix de Bahrein ronronnait comme le grognement sourd des nouveaux moteurs. Un grondement orageux exprimant une puissance inavouée mais forte. D’autant plus forte et orageuse qu’elle est dopée comme la foudre : à l’électricité…

Les temps changent, on n’y peut rien. Sans à proprement parler regretter les Grands Prix d’autres époques, la domination du duo Hamilton-Rosberg au volant de leurs Mercedes F1 grises nous renvoyait à des temps anciens. Et plus précisément en 1955 lorsque Fangio et Moss éclipsaient leurs adversaires de la même façon qu’Hamilton et Rosberg étaient en train de le faire à l’instant présent. Mais d’une manière autrement plus policée, Moss sagement blotti dans le sillage de celui que l’on surnommait alors non sans raison le « Maestro ». Personne ne s’offusquait de la discipline de Stirling Moss. Le sage public admirait simplement les irrésistibles « flèches d’argent », accordant après leur passage une attention discrète aux Ferrari, Maserati et Gordini qui faisaient ce qu’elles pouvaient loin en arrière.

Des duos dominateurs comme ce tandem Fangio-Moss, le maître et l’élève, l’histoire de la course devait nous en offrir d’autres. Comme Stewart et Cevert en 1973. Ou encore Andretti et Peterson en 1978. Néanmoins le caractère de ces tandems évoluait insensiblement. Tandis que Moss s’inspirait de Fangio avec un inébranlable respect, Cevert, beau et jeune loup au sourire conquérant, avait plus clairement que Moss exprimé son ambition derrière Stewart. Plus tard, il fut clair que Peterson n’avait rien à apprendre d’Andretti. Content ou non, il se pliait à une consigne d’équipe.

Une décennie encore et l’on en arriva à des rivalités franchement déclarées comme en 1987 entre Piquet et Mansell chez Williams. Ou, plus fort encore, en 1988 et 1989 entre Senna et Prost chez McLaren. Temps modernes : la victoire restait glorieuse mais, la télévision aidant avec l’énorme public qu’elle drainait, la défaite était devenue honteuse.

Alors aujourd’hui que peut nous réserver la rivalité qui se dessine en traits de plus en plus vifs, entre Hamilton et Rosberg ? On s’était déjà interrogé non sans inquiétude dans les premiers instants de ce G.P. de Bahrein, quand la première explication entre Hamilton et Rosberg fut loin d’être aussi policée qu’au temps de Fangio. Au passage, on avait pu constater que les champions d’aujourd’hui de Mercedes n’avaient pas l’exclusivité de cette tension interne. Perez avait indiqué à Hulkenberg qu’il reste prêt à reprendre chez Force India la rivalité fratricide qu’il avait montrée vis à vis de Button chez McLaren un an plus tôt. On suivait également avec appréhension le duel qui n’allait pas manquer de se poursuivre chez Williams entre Massa et Bottas. On avait également vu que chez Ferrari Alonso se tenait prêt à répliquer manu militari aux ambitions de Raïkkonen…

Malgré tout ce qu’elles nous révèlent, les images de Canal+ avaient manqué un premier incident. Il nous fut révélé par le témoignage effaré de J.E. Vergne qui raconta avoir été agressé par le pilote d’une Lotus. Et voilà que soudain Maldonado – le bien nommé – se rappela à l’attention générale, avec sa Lotus justement, en propulsant Guttierez en pirouettes désordonnées. Le Mexicain s’extirpa ahuri mais heureusement indemne de sa Sauber en piteux état. Conséquence : safety car ! (faisons silence sur la ridicule sanction de « stop and go » qui devait frapper - ? – l’imprudent Venezuélien).

Même si Maldonado mérite une sévère remise en cause force est de lui accorder le mérite incommensurable d’avoir provoqué à Sakhir un final d’anthologie. Alors la notion de duels fratricides s’exprima avec un éclat rarement vu jusque là. En premier lieu avec Hamilton et Rosberg, bien sûr, extraordinaires funambules jouant avec les intérêts de leur employeur Mercedes en déployant une audace et une maîtrise inouïes.

Mais aussi avec, bis repetita, Perez et Hulkenberg. Et surtout avec ce diable de Daniel Ricciardo qui osa imposer à Vettel la même sanction que celui-ci avait infligée un jour à Mark Webber. On avait le souffle coupé à l’arrivée de ce G.P. de Bahrein qui aura fait taire les mauvais coucheurs. Surtout dans la perspective des duels fratricides à venir. Car se termineront-ils tous aussi bien qu’à Sakhir ? 

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